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Ce 21 septembre 2024, au Corcoran’s de la porte des Lilas, c’est dès le parvis jouxtant le périph que nos oreilles vrombissent au bourdonnement du dub. Puis c’est la cage thoracique, qui est comme percutée par un marteau-pilon lorrain. Enfin, nos yeux se posent sur un vertigineux empilement d’enceintes en bois haut de trois mètres, devant lequel des danseurs, pour certains la tête dans les caissons, gigotent tels des fidèles en plein rituel. Une soirée Tweak Soundsystem, c’est d’abord une histoire de sens.
Ça fait un petit quinquennat que le collectif sillonne les clubs, salles, festivals et macadams de la capitale (et au-delà) avec son “système-son pesant aujourd’hui 1,3 tonne”, plastronne Victor Willaert, créateur du collectif et du label Mains Courantes. Aujourd’hui composée de sept personnes* aux profils éclectiques – ça écoute autant du post-punk, du shoegaze, de la house que du reggae et du dub bien sûr –, l’équipe participe, avec des entités comme High Bass, Steppa Mo Jah, Tabass, Rhizome ou Neboty Roots, à saupoudrer un peu de culture soundsystem dans les clubs électroniques français.

Chez Tweak, l’architecte en chef, c’est donc Victor, qui avait en tête depuis dix ans cette idée de monter un soundsystem. C’est d’abord Londres qui le fait basculer : “Il y a eu le carnaval de Notting Hill en 2018 où j’ai eu un coup de cœur pour l’ambiance et la liberté. Et ensuite, une vidéo du DJ Theo Parrish prenant une claque en jouant un classique house de Dajae sur le soundsystem de King Shiloh, qu’il redécouvre complètement. J’ai compris que la culture sound jamaïcaine, que je fréquentais depuis 2011, pouvait s’ouvrir et diffuser de la musique électronique de manière très corporelle et précise.”
Restait à laisser le bon moment arriver : “Au moment du Covid, j’ai acheté du bois et quelques membranes pour lancer la construction du soundsystem, mettant en pratique des années à fouiller sur les forums de son.” Il reçoit ensuite la bénédiction de JB Audio Units, “tonton du projet”, qui fabrique des préamplis et des machines pour presque tous les soundsystems européens, et lance ses premiers événements en 2021.
Danser sans les yeux fixés sur le DJ
Après une première à la Ferme du Bonheur avec la Mamie’s, Tweak éprouve le nomadisme inhérent à la culture soundsystem, se confronte au public francilien et recrute de nouveaux adeptes et de nouveaux membres, tous aimantés par ce mur de son réglé “avec une volonté d’amplifier le mieux possible et de faire ressortir le plus de détails sur chaque morceau grâce aux réglages de notre matériel en direct”, explique Victor qui “réalise” – à tour de rôle avec ses compères du collectif – son film sonore depuis une console tapissée de leds épileptiques et coiffée d’un gyrophare rouge – sans oublier la sirène, accessoire indispensable de tout soundsystem qui se respecte.

Et tout ça fait de l’effet, beaucoup d’effet. “Avec Tweak, j’ai redécouvert l’écoute, une physicalité du son, la peau qui vibre et la danse du bassin. J’ai le sentiment de développer une deuxième paire d’oreilles”, explique Camille Herzmann, programmatrice au Sample et membre de Tweak depuis 2023. “Et puis c’est différent de danser devant un stack et pas un DJ, c’est interagir différemment avec les autres danseurs et danseuses, avec une énergie chaleureuse et sécurisante qui circule.”
Un déplacement du regard qui va à contre-courant d’une époque qui starifie les DJ et où les gens passent plus de temps à filmer qu’à danser. Pour Victor, c’est aussi une question de scénographie : “Il y a pas mal de choses qui changent quand vous arrivez sur une scène avec un système-son sous forme de totems disposés à plusieurs endroits, avec le DJ à la même hauteur que vous. On laisse au public le choix de regarder autre chose qu’un seul point.”
Une intégration progressive au circuit clubbing
Cette proposition, originale dans un circuit clubbing parisien un peu tradi, cartonne quasi immédiatement. Après un premier été 2021 à la Ferme du Bonheur, la saison 2022 voit Tweak se démultiplier. En plus d’ajouter de nouveaux caissons, Tweak enquille les événements, dans les locaux de l’ENS, au Sucre (à Lyon), à la Rotonde ou au Macki Festival. Des sauteries durant lesquelles ils font aussi bien jouer Hyas, producteur house au top de la hype avec le rappeur Kaba, que Channel One, mythique système-son londonien créé en 1973, sonorisé en collab avec High Bass lors du Macki. Une sacrée ligne sur le CV à laquelle s’ajoute la venue du tout aussi légendaire Aba Shanti-I en 2024 – “On a dépensé toutes nos économies et même plus pour pousser le système-son.”
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Désormais muni d’un matos de pointe composé de “six caissons de basses, quatre de kicks et trois enceintes de médiums et d’aigus” et à l’aube d’une nouvelle saison estivale, Tweak a des idées plein la tête pour continuer de mixer culture club et culture soundsystem. Après une première Tweak Session en novembre au Dock B de Pantin avec le ponte du dubstep anglais Vivek, ils s’apprêtent à s’associer avec le crew amstellodamois Kantarion pour une double soirée le 4 avril mêlant un set de Bamao Yendé ou un mix mêlant flûte et électronique de l'artiste Melanin au Corcoran’s et une session d’écoute à 360 degrés à la Marbrerie avec Radio Sofa.
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Et après, pourquoi pas poser du son “au bois de Vincennes”, “au Trabendo” ou “dans une grotte au bord de la mer avec un VJing de malade” ? Les horizons évoluent avec les nouveaux membres : “Intégrer de nouvelles personnes permet d’envisager d’autres pratiques festives et réflexions qui infusent Tweak – et qui enrichissent et pluralisent la fête.” Victor cite par exemple le profil de Camille qui, “au-delà de nous accompagner sur l’admin, nous sensibilise sur les questions de care festif et politique par son expérience queer fem”. Une vision de la fête comme un espace politique qui résonne avec le message tolérant du reggae porté par des artistes comme Aba Shanti-I.
Et si on est loin des ghettos de Kingston ou de la chapelle désaffectée de la rue des Panoyaux à Ménilmontant (où ont eu lieu les premiers soundsystems dans la capitale au début des années 1980), Tweak apporte peut-être exactement l’énergie qu’il fallait à la nuit parisienne.
*Tweak Soundsystem est aujourd’hui composé de Victoire Darasse, Arthur Galliot, Camille Herzmann, Clément Mallein, Hugo Mancini, Mathieu Ribault et Victor Willaert
