Début février, Pharrell Williams et le compositeur de musique contemporaine Pascal Dusapin ont présenté un opéra à la Fondation Louis Vuitton. Crédité en tant que scénographe, light designer et costumier, l’artiste et producteur américain était accompagné dans la conception de cette œuvre monumentale par un discret studio de création que tout Paris s’arrache : Matière Noire.
Fondée en 2019 par Pierre Dagba et Felix Ward, qui se rencontrent dans le monde de la nuit et des raves, l’entité créative commence par imaginer les atmosphères qui entourent les œuvres d’amis (les artistes Emma DJ et Pol Taburet), mais également les installations lumière permanentes de certains clubs de la capitale, comme le Sacré et Carbone (désormais Essaim).
Architectes et designers, le tandem travaille autant le concept que sa réalisation, décrivant son approche comme du « design atmosphérique » qui façonne des éléments du réel (équipements techniques, éléments structurels, matériaux…) pour en modifier la perception. Les plans de feu deviennent des installations artistiques, et les sens sont altérés afin de bouleverser l’expérience cognitive. Rencontre.
Vous intervenez à la fois sur la scénographie, l’architecture, le design et la lumière pour des évènements ou des lieux culturels. Comment décririez-vous votre style et votre travail ?
Pierre Dagba : « Nous livrons souvent des concepts clé en main. On part de quelque chose de très théorique, conceptuel ou émotionnel pour arriver à un résultat très défini en termes de plan, de maîtrise de programmation et d’exécution. Habituellement, un studio de création aborde soit l’architecture avec de la matière, soit le light design avec de la lumière. Nous, on inverse les mécanismes de création : on sculpte la lumière comme de la matière. C’est ce qui nous donne la possibilité de générer de nouvelles atmosphères et de travailler sur les domaines de perception d’un espace. »
Vous incarnez aussi une forme d’hybridation entre la mode, l’art et la musique.
Felix Ward : « Après avoir travaillé sur des projets musicaux dans nos premières années, on s’est un peu fait avaler par le luxe et la mode, avec beaucoup de défilés. On s’est vite rendu compte qu’on ne voulait pas devenir une agence de design événementiel. »
Pierre Dagba : « Les dialogues sont constants. La mode finance l’art ; l’art propose des œuvres à la mode. On s’est retrouvés dans cet écosystème assez infini, aussi de par nos relations. Quand tu fais un projet de mode, tu es attirant pour la musique, et inversement. Être à l’intersection de ces trois industries permet de rester inventifs : on ne s’ennuie jamais. »
Felix Ward : « Depuis plus d’un an, on développe en interne des installations autoproduites que l’on montrera bientôt. C’est une autre façon de s’exprimer, sans contraintes temporelles, avec beaucoup de recherches, d’idées, de matériaux et de techniques. Nous avons recruté Lucien Nicou, un ingénieur-designer au profil assez hybride qui nous aide beaucoup là-dessus. »
Quels projets incarnent le plus votre approche de la création ?
Felix Ward : « En 2024, on a accompagné Arca sur deux performances à la Bourse de Commerce. On a réutilisé les grues que l’on voit sur les plateaux de cinéma et collaboré avec le designer Rémy Brière sur une sculpture faite de chaises en plastique fondu. Les lumières et la scénographie s’activaient en direct pendant la performance. »
Pierre Dagba : « Nous avons récemment travaillé sur une architecture éphémère pour le pré-opening de la Fondation Cartier, au Palais Royal. Le dispositif scénographique est une rencontre entre des écrans, de la lumière et des éléments architecturaux. Pour le défilé Y-3 printemps-été 2026, un show de trente minutes au Palais Brongniart, on a imaginé un set design composé de sable, d’échafaudages, d’une structure motorisée, de performeurs et de lumière. Il y avait, pour moi, tous les éléments qui composent notre environnement : de la fumée, du brouillard et de la densité atmosphérique. C’est presque du spectacle vivant. »
Existe-t-il un terrain de création qui vous est encore inconnu et que vous souhaitez investir ?
Pierre Dagba : « Nous sommes actuellement en train de développer la scène. Un opéra, c’est souvent un an de travail pour une œuvre d’une heure, tandis que, pour un défilé, il faut répondre à un brief et livrer un concept en trois semaines qui prendra vie pendant dix minutes. Les temporalités sont totalement opposées, et les procédés aussi. »
Felix Ward : « Cela fait presque un an que nous travaillons sur du stage design pour des concerts, dont une tournée mondiale. C’est encore différent, parce que l’installation doit voyager : le montage prend du temps et doit être réalisé plusieurs fois à la suite. On nous a toujours contactés pour faire de l’image, des shootings, des clips, etc., ce qu’on a toujours trouvé assez difficile, parce que tout ce que l’on dessine, ce que l’on crée, est fait pour être vécu. »
